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Transport et logistique : une poudrière économique et sociale

Découvrez l’analyse d’Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision

Publié le 15 Mai 2020

https://player.vimeo.com/video/414700688?autoplay=1

Alexandre Mirlicourtois - Directeur de la conjoncture et de la prévision




La crise sanitaire a mis au premier plan le rôle stratégique vital du transport et de la logistique : alors que la plupart des pans de l’économie étaient léthargiques ou en panne, l’approvisionnement des 67 millions de Français en produits de premières nécessités a toujours été assuré, sans rupture majeure. Or, il faut sonner l’alerte. Ce rouage essentiel à la poursuite des affaires — 89% du transport de marchandises s’effectue par la route en France – se retrouve aujourd’hui lourdement fragilisé et ce n’est pas le fret ferroviaire ou maritime qui sont aptes à prendre le relais.


Une situation hétérogène


La problématique de la profession est double. Il y a d’abord, et ce sont les plus nombreux, tous ceux qui ont enregistré un effondrement des volumes transportés, conséquence de la mise à l’arrêt d’une partie de la France. Bilan, selon la Fédération Nationale des Transports Routiers, 80% des entreprises se sont retrouvées à l’arrêt total ou partiel pendant une partie du confinement avec à la clé 1 camion sur deux à l’arrêt et des pertes de chiffres d’affaires considérables sans réelles possibilités de rattrapage par la suite.


Cette vision macroscopique écrase une hétérogénéité devenue extrême entre les différents types de transports. Pour certains, c’est le cas du fret de véhicules automobiles, de meubles et menuiseries, ou celui lié au BTP, 100% ou presque de l’activité a été à l’arrêt total ou partiel ces dernières semaines. A l’opposé, le transport de produits médicaux, alimentaires, d’animaux vivants ont subi très peu d’arrêt et c’est même la surchauffe. Activité en surtension sur certains pans et en arrêt partiel ou total pour d’autres, les situations des professionnels sont très éclatées. C’est le reflet presque parfait des écarts de conjoncture entre les différentes branches industrielles, avec en haut, l’industrie pharmaceutique qui tourne à 77% de ses capacités, les industries agro-alimentaires à 67% et la chimie En bas de tableau, la métallurgie et produits métalliques dont la construction est un débouché majeur, viennent ensuite l’habillement-textile-chaussures et l’industrie automobile quasiment à l’arrêt complet.


Hausse du coût de revient au kilomètre


La seconde problématique est commune à tous les transporteurs : elle concerne le coût de revient au kilomètre. Les professionnels sont pris entre deux feux. Le premier, des coûts d’exploitation qui restent élevés malgré la baisse du prix du gazole. Certes, dans le sillage de la chute du prix du pétrole les prix des carburants ont fortement baissé. Mais cela n’est qu’une des composantes du coût global. Le gazole professionnel c’est-à-dire le coût du carburant hors TVA, en tenant compte des différents modes d’approvisionnement (pompe et cuve) et du remboursement d’une partie de la TICPE (l’ex-TIPP), représente un peu moins du quart du prix de revient au kilomètre. Le coût des conducteurs 28% environ est le premier poste de charges. Or, pour les transporteurs en tension, la facture a fortement augmenté avec l’extension du temps de conduite. Le coût unitaire de service d’un conducteur n’est en effet pas linéaire et augmente avec le temps : les heures supplémentaires, le travail le dimanche ont entraîné un premier surcoût. Il faut également ajouter ceux nécessaires à la protection des salariés (gel, produits désinfectants, masques, aménagement des lieux de travail, etc.).


Et, face à ces coûts, il y a un taux de parcours en charge qui diminue avec un nombre de retour ou de départ à vide en forte croissance faute de demande, ce qui impacte considérablement le coût à la tonne-kilomètre et étrangle les professionnels.
Or, il s’agit pour beaucoup de TPE-PME sous capitalisées et très fragiles. Selon notre indicateur Xerfi-Risk, qui est une mesure du risque de défaillance, le transport routier et de fret interurbain se situait déjà avant la crise à la limite de la zone des secteurs à probabilité de défaut très élevée, loin devant l’industrie manufacturière et l’essentiel des autres grandes branches des services. Seule la construction se situait au-dessus.


Le risque d’une avalanche de défaillances est donc réel. Le gouvernement a pris des mesures spécifiques notamment de trésorerie, mais pas sûr que ces digues soient suffisamment solides. Le risque n’est pas seulement pour les entreprises de transport, il est pour l’ensemble de l’économie. Les transporteurs ont joué sans défaillir un véritable rôle de service collectif pendant le confinement. Mais attention, il y a là désormais une véritable poudrière économique et sociale. De la grogne à la colère, il y a qu’un pas pour ce secteur stratégique mis dos au mur. C’est une menace de plus pour le redémarrage de l’économie avec une profession qui a les moyens de bloquer tout le pays.

Alexandre Mirlicourtois est économiste. Il est directeur de la conjoncture et de la prévision de Xerfi.



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