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Services touristiques : la débâcle du marché

Découvrez l’analyse d’Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision

Publié le 07 Mai 2020

https://player.vimeo.com/video/412655044?autoplay=1

Alexandre Mirlicourtois - Directeur de la conjoncture et de la prévision




La prolongation de l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 24 juillet et les incertitudes sur la fin du confinement ne peuvent qu’accentuer la crise d’un secteur touristique déjà en panne depuis près de 2 mois. L’amplitude des coefficients saisonniers de l’activité des hôtels, campings et villages vacances permet de prendre la pleine mesure de ce qui se joue sous nos yeux. Par rapport à un mois moyen théorique dont le coefficient est de 1, juillet et août sont hors-norme à près de 2,5. Juin et septembre, qui encadrent la période estivale, sont des mois importants, mais de compléments. Et le reste de l’année pèse finalement très peu sur le bilan annuel. Peu de filières sont en fait aussi soumises au calendrier saisonnier.


Les touristes étrangers seront rares


Bref, il est impossible de se refaire et même de limiter la casse si les deux mois de pic d’activité sont manqués. Or, après une saison de printemps en panne, la saison d’été est déjà très compromise d’autant plus que l’image de la France à l’étranger est celle d’un pays en proie aux difficultés pour contenir l’épidémie. C’est désastreux pour la clientèle des touristes étrangers. Un sacré coup dur. Avec ses 91 millions de visiteurs en 2019, la France est en effet le pays qui reçoit le plus de touristes dans le monde. On le sait, ce chiffre est sensiblement gonflé en comptabilisant les personnes simplement en transit. Mais le coup est rude pour l’industrie touristique et il faut s’attendre à un recul de l’ordre de 60% du nombre de touristes étrangers cette année, ce qui équivaut à 55 millions de visiteurs en moins. C’est autant de manque à gagner pour les secteurs de l’hébergement, de la restauration, des casinos, des parcs d’attractions jusqu’aux sociétés d’autoroutes. On ne le sait pas, mais près de 5 Md€ sont annuellement dépensés en péages, carburant, location de véhicules par les touristes étrangers.


En face, il y a le nombre de voyages réalisés par les Français à l’étranger, un peu plus de 26 millions en moyenne par an sur les 10 dernières années. Pour 2020, la plupart de ces départs sont d’ores et déjà compromis : 100% des destinations mondiales ont désormais mis en place des restrictions sur les voyages. Mais même sous l’hypothèse extrême que tous ces voyages se reportent vers l’Hexagone, la balance ne s’équilibrerait même pas.


Les résidents français moins nombreux à visiter la France


Du reste, il faut aussi s’attendre à une baisse du tourisme des résidents, car le budget vacances des Français va être sacrément comprimé. D’un côté, il y a toutes les contractions qui pèsent sur le pouvoir d’achat : côté salariés, près d’un sur deux est actuellement en chômage partiel. En règle générale, l’indemnité équivaut à 84% du salaire net, même si certaines entreprises maintiennent une part plus importante du salaire. Les 16% de perte sur deux mois de chômage représentent l’équivalent de 3% environ du revenu annuel pour ceux qui sont concernés. Les conséquences sont beaucoup plus fortes encore pour les 3,2 millions de non-salariés. Pour une partie d’entre eux, l’activité s’est arrêtée d’un seul coup et le revenu correspondant ne pourra pas être récupéré malgré certaines aides gouvernementales. S’ajoute ensuite toute la cohorte d’intérimaires, de CDD courts qui sont tombés directement au chômage sans passer par le chômage partiel. Au bas mot, 15 millions de Français auront vu directement leurs revenus dégradés, soit un actif sur deux?!


À cela s’ajoutent tous ceux qui avaient préfinancé leurs vacances à l’étranger et qui se retrouvent après l’ordonnance du 26 mars avec des avoirs valables sur 18 mois en lieu et place de remboursements, argent qu’ils auraient pu dépenser en France. Or, pour beaucoup, il est impossible de financer sur une seule année deux fois les congés d’été : ils se passeront donc de vacances cette année. En face, il y a une épargne forcée qui s’est constituée avec le confinement et les économies réalisées sur le budget vacances du printemps. Mais cela ne va pas peser lourd face à l’ampleur du choc.


Congés payés : une durée probablement réduite


À cela s’ajoute l’intensification du climat d’inquiétude sur l’impact du Covid-19 sur l’économie et le marché du travail qui va pousser les ménages à renforcer leur épargne de précaution : la chasse au superflu est ouverte, les loisirs et les vacances ne vont certainement pas y échapper. Il faut également intégrer pour beaucoup d’entreprises et de salariés la contrainte de réduction de la période de congés payés cet été pour relancer la production perdue. Il y a aussi une dernière dimension à prendre en compte : la profondeur de l’offre non marchande formée de la capacité d’accueil dans la famille, chez les amis ou tout simplement dans la résidence secondaire, solution alternative très prisée en temps de crise.


Consommation touristique en 2020 : -40%?!


Bilan, il faut s’attendre à une chute vertigineuse de la consommation touristique cette année. Elle représente environ 175 Md€, l’équivalent de 7% du PIB environ, répartie entre les visiteurs français (62%) et étrangers (38%). Compte tenu du contexte, un recul proche de 40% est à prévoir avec un effondrement de 63% des recettes liées aux touristes étrangers et de 21% du côté des résidents.


Ce n’est qu’une moyenne. Les régions Occitanie ou Nouvelle-Aquitaine, qui ont un bon rapport qualité-prix, sont les plus à même de récupérer une partie de la clientèle qui part généralement hors de France chercher un produit soleil-plage pas trop cher. Le tourisme vert de proximité, dans des gîtes ou équivalents, plus ancré au cœur des régions sera aussi plébiscité. En revanche, pour la Côte d’Azur et beaucoup plus encore l’Île-de-France qui dépend à plus de 50% de la clientèle étrangère, la catastrophe est annoncée.


Et encore, il faudrait prendre en compte l’impact de la perte de clientèle sur le commerce de luxe et les grands magasins. Les Chinois, comme les autres étrangers gros dépensiers dans les magasins de la capitale, ne viendront pas. Paris et sa région sont attaquées à la fois sur le tourisme de loisirs, sur la consommation, et plus encore sur le tourisme d’affaires avec les annulations en chaîne de tous les salons, colloques et séminaires. À titre d’exemple, le mondial de l’automobile prévu à l’automne prochain n’aura pas lieu.


Beaucoup de petits hôtels indépendants, de bistrots, n’y survivront pas. C’est tout un art de vivre qui risque d’être balayé à Paris et ailleurs. Même des opérateurs plus importants devront probablement être recapitalisés pour surmonter la crise. Aucun doute, l’industrie du tourisme va conserver longtemps les stigmates de la crise du Covid-19, ce qui va se traduire par une profonde restructuration du secteur.

Alexandre Mirlicourtois est économiste. Il est directeur de la conjoncture et de la prévision de Xerfi.



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