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Une crise de transition du système technique
par Michel Volle

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Le monde a changé dans le courant des années 70. C'est le moment où, dans les pays avancés, les entreprises ont sérieusement commencé à s'informatiser – tandis que la Chine sortait de la longue crise qui a caractérisé le règne de Mao Ze Dong... Mais restons un instant sur l'informatisation. Elle a fait émerger ce que Bertrand Gille a nommé le « système technique contemporain », STC, qui s'appuie sur la synergie entre la microélectronique, le logiciel et les réseaux. Le STC a fait suite au « système technique moderne » qui s'appuyait, lui, sur la synergie entre la mécanique, la chimie et l'électricité, et qui lui même avait fait suite au « système technique classique » dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Bertrand Gille a, dans son Histoire des techniques, montré comment un système technique se développe. Le démarrage est lent parce que les structures institutionnelles héritées du passé, les habitudes aussi, ne sont pas favorables. Lorsque les institutions se sont adaptées, le nouveau système technique procure une croissance économique rapide. Puis l'économie plafonne lorsque toutes les potentialités ont été épuisées : alors la société entre en crise.

Cette crise facilite la liquidation des institutions en place et favorise l'émergence d'innovations qui, dans une période plus calme, auraient été étouffées. Alors les temps sont mûrs pour l'arrivée d'un nouveau système technique... et ainsi ils se succèdent les uns aux autres, naissant de la crise initiale et provoquant d'autres crises pendant leur déploiement. On me pardonnera ce schématisme – le modèle de Bertrand Gille mériterait un commentaire beaucoup plus détaillé, qui n'est pas de mise ici. Ce schéma simplifié et simpliste nous sera utile pour interpréter la situation présente, et c'est tout ce que l'on demande à un schéma.

La crise initiale, celle qui a fait surgir le STC, a été déclenchée par deux événements : le phénomène social de la fin des années 60, puis la crise pétrolière du milieu des années 70. Cette crise a éveillé dans les entreprises un besoin d'innovation : or justement l'informatique se trouvait prête, elle représentait un réservoir d'inventions utilisables pour innover. Le déploiement du STC a été d'abord difficile, puis il s'est accéléré – non sans déclencher d'autres crises en provoquant l'obsolescence des institutions et des habitudes.

Il a en effet transformé la façon dont les entreprises produisent ou, comme disent les économistes, leur fonction de production. Or quand on touche à la fonction de production on modifie toutes les conditions de l'équilibre économique : les coûts de production, la nature des produits, les effets de la concurrence, l'expression des besoins et la demande des consommateurs enfin. L'une des conséquences du STC a été la suppression de la distance géographique : sur l'Internet, deux ordinateurs communiquent de la même façon quelle que soit leur localisation sur la Terre. Cette ubiquité du STC s'est même étendue aux biens physiques : l'automatisation de la logistique des containers a rendu négligeable le coût du transport des biens non pondéreux.

Dès lors la mondialisation devenait naturelle, le marché mondial s'unifiait pour s'offrir à qui voudrait le prendre ! Il se trouve d'ailleurs que les produits avaient changé de nature. Dans le système technique moderne, on produisait en quantité des biens standardisés. Le STC, lui, élabore des produits diversifiés, adaptés chacun à un segment de marché et composés d'un assemblage de biens et de services.

Il en résultait une dévalorisation massive du capital en place, une obsolescence rapide des équipements et installations du système technique moderne. Mais les pays pauvres s'offraient à les accueillir : avec leurs bas salaires, avec leur réservoir de population rurale frugale et dure au travail, ils pouvaient faire baisser les coûts de production et donner ainsi un surcroît de durée de vie à des techniques qui, dans les pays où le STC se déployait, devenaient obsolètes. Pour peu que les conditions politiques et culturelles soient favorables, ces pays pauvres pouvaient devenir des « pays émergents » en accueillant les industries dont les pays avancés ne voulaient plus.

Il sera utile de parcourir encore ici un petit modèle très simpliste, mais éclairant dans sa simplicité. Au XVIIe siècle, les pays les plus avancés du monde relèvent tous du système technique classique : l'essentiel de la richesse est d'origine agricole, les rares machines sont en bois (et donc fragiles et imprécises), le travail est le seul facteur de production. La Chine est alors le pays le plus riche, le plus civilisé. Au XIXe siècle, et sous l'impulsion de la Grande-Bretagne, le système technique moderne émerge en Europe : il crée une économie à deux facteurs de production, le capital et le travail, et l'agriculture elle-même s'industrialise. Les pays industrialisés s'enrichissent rapidement et par contraste le reste du monde s'appauvrit. Les pays riches rivalisent dans la conquête du monde.

A partir de 1975, le STC émerge dans les pays les plus avancés. Il provoque une transformation de la fonction de coût : dans la microélectronique, le logiciel etc., le coût de production se résume à un coût fixe de conception et d'investissement, de sorte que le capital, ou « travail mort », devient le seul facteur de production. En 1975 voisinent donc des pays pauvres, essentiellement agricoles, et des pays riches où cohabitent le STM et le STC. Le STM devient tendanciellement obsolète, mais il peut trouver un regain de rentabilité dans les pays pauvres grâce au bas niveau des salaires qui y sont pratiqués. Une part du STM est donc délocalisée vers certains pays pauvres, qui dès lors deviennent des « pays émergents ».

Cependant, vers 2000, le STC se complique dans les pays riches. La pression concurrentielle transforme les produits en assemblages de biens, pour lesquels le capital est le seul facteur de production, et de services consommateurs de travail vivant. Vers 2005, et en simplifiant à outrance, on peut dire que les pays émergents sont passés entièrement au STM tandis que les pays riches se focalisent sur le STC. Et dans l'avenir, si l'on est très optimiste, on prévoit que le monde entier sera également riche et entièrement passé au STC... Mais sortons de ce schématisme pour reposer les pieds dans la dure réalité. On a bien vu les machines textiles, les usines de montage automobile, les installations sidérurgiques déménager à la recherche d'un surcroît de rentabilité – et les usines, démantelées dans les pays avancés, pousser comme des champignons dans les pays émergents.

Mais le phénomène ne s'est pas limité à cela. La crise de transition déjà pénible que connaissaient les pays avancés avec l'obsolescence des institutions qui s'étaient adaptées au système technique moderne – qu'il s'agisse de la santé, de l’enseignement, de la justice, du droit du travail ou des entreprises elles-mêmes -, cette crise donc a été aggravée, accélérée par la suppression rapide des emplois dans l'industrie ; alors même que cette suppression était accélérée, le déploiement du STC, qui aurait pu créer de nouveaux emplois, était ralenti ainsi que la conception d'institutions qui lui conviennent, par le surcroît de durée de vie que la délocalisation procurait à des techniques obsolètes.

Dans les pays avancés, d'ailleurs, beaucoup d'entreprises tournaient le dos aux exigences du STC. Nombreuses sont celles qui, ignorant les enjeux de l'informatisation, considèrent l’informatique comme un centre de coût ; celles encore qui, croyant les services improductifs, rechignent à déployer ceux qui sont nécessaires à la qualité de leurs produits ; celles enfin qui, peu sensibles à l'exigence de qualité qui caractérise le STC, persévèrent sous prétexte de baisser les coûts dans la production massive de produits obéissant à un standard médiocre.

Alors que le STC s’appuie sur l'alliage du cerveau humain et de l'automate, et que le cerveau ne peut être productif que si la personne qui le porte est considérée et écoutée, les entreprises ont cru devoir persévérer dans les méthodes et formes d'organisation autoritaires qui avaient prévalu dans le système technique antérieur. XIl en résulte que dans les pays avancés le STC est boiteux, alors même qu'ils l'ont inventé. Tandis que le STC est potentiellement le système le plus efficace que l'humanité ait connu, il est mal utilisé : l'économie est en déséquilibre, elle est aussi inefficace que dans les années 1930.

Les pays avancés n'ont pas le moral : le chômage est élevé, l'obésité et la consommation de drogues sont épidémiques, le stress au travail est un mal répandu... Symétriquement, les pays émergents ont la pêche. Leur économie croît rapidement, bénéficiant de l'effet de rattrapage. Leur société se transforme, non sans tensions et brutalités d'ailleurs mais elle est portée par la vague. Ils investissent massivement et, dans leur élan, enjambent l'étape dans laquelle on avait cru pouvoir les confiner. Certes, ils continuent à enfourner leur population rurale dans des usines à l'ancienne ; mais ils exigent aussi des transferts de technologie pour maîtriser les techniques les plus récentes, et enfin ils se positionnent dans le pour sortir de la logique de rattrapage et se positionner, épaule contre épaule, à égalité avec les pays avancés – ou même devant eux.

Au total, il faut avouer que les pays avancés offrent un spectacle peu flatteur. Alors qu'ils sont encore les plus riches, ils sont plaintifs et geignards ; ils prennent le risque de rater le passage au, dont ils ne perçoivent pas bien les exigences. Les pays émergents, eux, se lancent à l'assaut avec toute l'énergie que leur donne le désir de revanche et ils sont en passe de doubler les pays avancés sur le terrain même du STC. L'avenir est donc largement ouvert : il appartient, dès aujourd'hui, à ceux qui savent voir lucidement les possibilités et les risques que présente le , et agir en conséquence en investissant vigoureusement, en mettant en œuvre les services qui confortent la qualité du produit, en pratiquant envers les salariés, fournisseurs et clients le « commerce de la considération » qui est aujourd'hui nécessaire puisque l'on s'adresse à leur cerveau.

Le marketing change de nature et prend ses lettres de noblesse : il ne s'agit plus de mettre le pied dans la porte du client pour lui fourguer des produits standards, mais de connaître ses besoins puis d'entretenir avec lui une relation au long cours.

 
 

Michel Volle est ingénieur, statisticien, économiste et consultant. Il débute auministère de l'Industrie, puis à l'INSEE, avant de devenir conseiller techniqueau cabinet du ministre de la Fonction publique ; il devient en 1983 chefde la mission d'études économiques du CNET. À partir de 1989, il fondeplusieurs sociétés spécialisées dans la direction de projets en systèmes d'informationsélectroniques et devient consultant auprès de France Telecom etd'Air France. Il est auteur de plusieurs livres, parmi les plus récents : Économiedes nouvelles technologies (Economica, 1999) e-conomie (Economica,2000), De l'Informatique (Economica, 2006), Prédation et prédateurs (Economica,2008).

 
     
 


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